LU / Saul BELLOW, Ravelstein (219)
Ce capitaine, nommé Vayssière, était un jeune homme chétif à monocle, curieusement rouge et doté d’une voix molle, qu’Anthime n’avait jamais vu et dont la morphologie laissait mal distinguer d’où et comment avait pu naître et se développer, chez lui, une vocation combative. Vous reviendrez tous à la maison, a notamment promis le capitaine Vayssière en gonflant sa voix de toutes ses forces. Oui, nous reviendrons tous en Vendée. Un point essentiel, cependant. Si quelques hommes meurent à la guerre, c’est faute d’hygiène. Car ce ne sont pas les balles qui tuent, c’est la malpropreté qui est fatale et qu’il vous faut d’abord combattre. Donc lavez-vous, rasez-vous, peignez-vous et vous n avez rien à craindre.
Jean ECHENOZ, 14 (31)
“Il y a des crânes chauves qui proclament leur puissance. Celui de Ravelstein avait été de ceux-là”
Saul BELLOW, Ravelstein (129)
Un jour qu’on lui demandait si, en tant qu’artiste de gauche, il avait la nostalgie des temps brechtiens ou de la littérature engagée à la française, Pasolini répondit en ces termes : «Absolument pas. J’ai simplement la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser le patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place. » Façon anarchiste, semble-t-il, de déconnecter la résistance politique d’une simple organisation de parti.
Georges Didi–Huberman, Survivance des lucioles (28)
“Aude était persuadée que la conduite de Youri cachait une blessure plus profonde, un trouble sérieux lié à sa mère, dans cette prétention qu’ont les psychanalystes que rien ne puisse aller au-delà de leurs théories : la maladie de Youri ne pouvait pas être métaphysique, elle devait, dogmatiquement, être liée à ses parents, à sa famille, à son histoire, par un psychologisme qui l’aurait fait rire, lui, pour sa naïveté.”
Mathias ENARD, Remonter l’Orénoque (88-89)
GIDE, Les faux-monnayeurs (124)
LU / Saul BELLOW, Ravelstein (211)
Pourtant la matinée a été bonne, il a donné ses cours avec l’allégresse des redéparts… Une stupeur le frappe sur la place. Les cloches de la Cathédrale sonnent midi. Bourdon grave au sommet de la colline, bronze bondissant sur tout le pays à la ronde, orchestre céleste des moines et des évêques qu’ont supplantés les calvinistes au bonnet carré. Une pie oblique fuit devant des trembles pareils à des auréoles poudreuses. Jean Calmet s’arrête, ses jambes se dérobent sous lui mais son regard photographie la scène gaie, les petits arbres, la molasse de l’édifice tout jaune dans le soleil et le précipice brumeux à la place de la ville, sous la colline. Il y a quelque chose de vif dans l’air après les cloches, de presque drôle, comme un pied de nez… Jean Calmet se remet à marcher, persuadé qu’il est le seul anxieux dans cette lumière de miel. Il a donné de bonnes leçons : Pétrone, Apulée. Ses élèves aiment lire avec lui. Les écrivains de la décadence leur paraissent ouverts, complices. Ils détestent Cicéron et Virgile qui leur semblent des valets du pouvoir et qu’ils assimilent à l’ennui scolaire, aux compositions, aux notes de thèmes et de versions. Au contraire la magie des textes des périodes troubles, leurs parentés orienta- les, leur espèce de passion irrationnelle les attirent, les fascinent et chaque cours, à son tour, se trouve animé par les sorcières, les loups-garous et les coquineries d’Apulée.
Jacques CHESSEX, L’Ogre (44)
2 avril
Il a fait -20° cette nuit et j’ai enfin cloué des bandes de feutre sous la porte. Au matin, je bois le thé en regardant les messages du givre sur les carreaux. Qui saurait les déchiffrer? Y a-t-il une écriture cachée dans ces choses?
Ce soir, je réussis enfin mes crêpes. Des crêpes comme des enfants : ne jamais les laisser sans surveillance. J’invente le blini fourré à l’omble tacheté. D’abord, pêcher un omble. Couper du bois. Faire du feu. Cuire le poisson dans les braises avec de l’aneth. Confectionner des blinis (avec quelques gouttes de bière si vous manquez de levure). Dépiauter la chair du poisson sur le dos d’un blini. En mettre un autre par-dessus. Faire passer le tour avec vingt-cinq centilitres de vodka à température ambiante.
Je dîne, les yeux par la fenêtre. Il y a des gens dont les repas proviennent exclusivement d’un paysage étendu dans leur champ de vision. C’est une définition de l’Éden. Vivre replié dans un espace que le regard embrasse, qu’une journée de marche permet de circonscrire el que l’esprit se représente.
Mes dîners du Baïkal contiennent un faible rayonnement d’ énergie grise. L’énergie grise explose quand la valeur calorifique des aliments est inférieure à la dépense énergétique nécessaire à leur production et leur acheminement. L’orange que l’on offrait jadis à Noël émit un trésor. On la savait gonflée d’énergie grise et l’on appréciait le prix du voyage. Un poisson-chat tiré d’un méandre du Mékong par un pêcheur laotien et grillé sur la rive du fleuve irradie d’une énergie grise nulle. Mes ombles cuits à quelques mètres du trou de pêche aussi. Mais le steak argentin provenant d’un bétail nourri au soja dans les estancias de la pampa et transporté à travers l’Atlantique jusqu’en Europe, est frappé d’infamie. L’énergie grise c’es l’ombre du karma : le décompte de nos péchés. Un jour, nous serons sommés de les payer.
LISTE DE QUELQUES REPAS HISTORIQUE À FAIBLE QUANTITÉ D’ÉNERGIE GRISE (À COMPLÉTER)
La manne tombée du ciel au pied du peuple juif.
Les jeunes vierges offertes au Minotaure par les Athéniens.
Le pain et le vin de la Cène.
Les poissons des noces de Cana.
Les enfants de Médée.
Le sang pompé en pleine steppe par le cavalier tatar qui colle ses lèvres à l’incision pratiquée sur l’encolure de son cheval.
Les déjeuners de saint Pacôme en son désert, à base de lézards séchés.
Les missionnaires chrétiens arrivés sur les îles malayo-polynésiennes en bateaux à voile el accommodés au court-bouillon par des sauvages
Sylvain TESSON, Dans les forêts de Sibérie
Et, durant le service des morts - yizkor-, je commençai même à songer au mémoire que j’avais promis de rédiger et à me demander comment j’allais m’y prendre - comment faire avec ses lubies, ses quiddités, ses excentricités, ses façons de manger, de boire, de se raser, de s’habiller et d’éreinter espièglement ses étudiants. Mais ce n’est guère plus que son histoire naturelle. D’autres le percevaient comme bizarre, pervers - souriant, fumant, pontifiant, arrogant, impatient, mais à mes yeux il était brillant et charmeur. Déterminé à saper les sciences sociales ou d’autres spécialités universitaires. Il était condamné à mourir à cause de ses pratiques sexuelles non conformes. À leur sujet, il était parfaitement franc avec moi, avec tous ses amis proches. Il était considéré, pour utiliser un terme du passé, comme un inverti. Pas comme un «gay», Il méprisait l’homosexualité cabotine et avait une piètre opinion de la «gay pride ». II y avait des fois où je ne savais tout simplement pas quoi faire de ses confidences. Mais, il m’avait choisi pour exécuter son portrait et, quand il me parlait, il me parlait personnellement, mais aussi pour la postérité. Perdre la tête était le geste auguste qui s’imposait. j’imagine que, même en cette ère, les gens comprendront le mot« auguste », bien qu’il ne représente plus le défi permanent qu’il incarnait. Ravelstein, en tout cas, ne doutait pas de ma capacité à le décrire. « Vous n’aurez aucun mal », me disait-il. j’acquiesçais - plus ou moins.
LU / Saul BELLOW, Ravelstein (219)
« - En quoi consiste-t-il ?
« - Oh! simplement à le laisser parler. Chaque jour je passe près de lui une ou deux heures. Je le questionne, mais très peu. L’important est de gagner sa confiance. Déjà je sais beaucoup de choses. J’en pressens beaucoup d’autres. Mais le petit se défend encore, il a honte; si j’insistais trop vite et trop fort, si je voulais brusquer sa confidence, j’irais à l’encontre de ce que je souhaite obtenir: un complet abandon. Il se rebifferait. Tant que je ne serai pas parvenue à triompher de sa réserve, de sa pudeur… »
« L’inquisition dont elle me parlait me parut à ce point attentatoire que j’eus peine à retenir un mouvement de protestation; mais ma curiosité l’emportait.
« ” Serait-ce à dire que vous attendez de ce petit quelques révélations impudiques? ”
« Ce fut à elle de protester.
« ” Impudiques ? Il n’y a pas là plus d’impudeur qu’à se laisser ausculter. J’ai besoin de tout savoir et particulière- ment ce que l’on a plus grand souci de cacher. Il faut que j’amène Boris jusqu’à l’aveu complet; avant cela je ne pourrai pas le guérir.
« - Vous soupçonnez donc qu’il a des aveux à vous faire? Êtes-vous bien certaine, excusez-moi, de ne pas lui suggérer ce que vous voudriez qu’il avoue ?
« - Cette préoccupation ne doit pas me quitter et c’est elle qui m’enseigne tant de lenteur. J’ai vu des juges d’instruction maladroits souffler sans le vouloir à un enfant un témoignage inventé de toutes pièces et l’enfant, sous la pression d’un interrogatoire, mentir avec une parfaite bonne foi, donner créance à des méfaits imaginaires. Mon rôle est de laisser venir et surtout de ne rien suggérer. Il y faut une patience extraordinaire.
« - Je pense que la méthode, ici vaut ce que vaut l’opérateur.
« - Je n’osais le dire. Je vous assure qu’après quelque temps de pratique on arrive à une extraordinaire habileté, une sorte de divination, d’intuition si vous préférez. Du reste on peut parfois se lancer sur de fausses pistes ; l’important c’est de ne pas s’y obstiner. Tenez: savez-vous comment i débutent tous nos entretiens? Boris commence par me 1 raconter ce qu’il a rêvé pendant la nuit.
« - Qui vous dit qu’il n’invente pas?
« - Et quand il inventerait ?… Toute invention d’une imagination maladive est révélatrice. « Elle se tut quelques instants, puis :
« ” Invention, imagination maladive… Non ! Ce n’est pas cela. Les mots nous trahissent. Boris, devant moi, rêve à voix haute. Il accepte tous les matins de demeurer, une heure durant, dans cet état de demi-sommeil où les images qui se proposent à nous échappent au contrôle de notre raison. Elles se groupent et s’associent, non plus selon la logique ordinaire, mais selon des affinités imprévues; surtout, elles répondent à une mystérieuse exigence intérieure, celle même qu’il m’importe de découvrir; et ces divagations d’un enfant m’instruisent bien plus que ne saurait faire la plus intelligente analyse du plus conscient des sujets. Bien des choses échappent à la raison, et celui qui, pour comprendre la vie, y applique seulement la raison, est semblable à quelqu’un qui prétendrait saisir une flamme avec des pincettes. Il n’a plus devant lui qu’un morceau de bois charbonneux, qui cesse aussitôt de flamber. »
GIDE, Les faux-monnayeurs (176-77)

Je marchais près des barbelés lorsqu’un oiseau est venu se poser près de moi. Juste à côté, mais de l’autre côté. J’ai fait une photographie, sans trop réfléchir, probablement touché par la liberté de cet animal qui se jouait des clôtures. Le souvenir des papillons dessinés en 1942, dans le camp de Theresienstadt, par Eva Bulová, une enfant de douze ans qui devait mourir ici, à Auschwitz, au début d’octobre 1944, m’a probablement traversé l’esprit. Mais aujourd’hui, en regardant cette image, je m’aperçois de tout autre chose : à l’arrière-plan courent les barbelés électrifiés du camp, leur métal déjà sombre de rouille, et disposés selon un« tressage» bien particulier qui n’apparaît pas sur les barbelés du premier plan. La couleur de ceux-ci - gris clair - m’indique qu’ils ont été récemment installés. De comprendre cela déjà me serre le cœur. Cela signifie qu’Auschwitz en tant que «lieu de barbarie» (le camp) a installé les barbelés du fond dans les années 1940, tandis que ceux du premier plan ont été disposés par Auschwitz en tant que « lieu de culture» (le musée) bien plus récemment. Pour quelle raison ? Est-ce pour orienter le flux des visiteurs en utilisant le fil de fer barbelé comme «couleur locale» ? Est-ce pour «restaurer» une clôture qui s’était dégradée avec le temps ? Je ne sais. Mais je sens bien que l’oiseau s’est posé entre deux temporalités terriblement disjointes, deux gestions bien différentes de la même parcelle d’espace et d’histoire. L’oiseau s’est posé sans le savoir entre barbarie et culture.
LU / Georges DID-HUBERMAN, Ecorces (21-22)